16
Les grandes joutes de printemps
Nous regardions, George et moi, le campus de l’université, de l’autre côté de la rivière, lorsque George, qui avait dîné à satiété et de façon toute ophtalmique, selon nos habitudes, se sentit porté à une nostalgie lacrymogène.
— Ah, l’université ! Comme c’est loin, tout ça ! Et à jamais parti ! spleenétiqua-t-il. Quelle joie la vie pourrait-elle encore nous réserver qui compensât cette perte irréparable ?
Je le regardai avec stupéfaction.
— Allons, George, vous n’allez pas me dire que vous avez fréquenté l’université ?
Il me gratifia d’un regard empreint d’une fierté dédaigneuse et proféra ces paroles textuelles :
— Vous semblez ne pas mesurer que je fus le plus grand président que la fraternité Abra-Ca-Dabra ait jamais connu !
— Et comment vous acquittiez-vous des frais de scolarité ?
— Les bourses ne sont pas faites pour les chiens ! Elles se déversèrent par tombereaux sur ma personne après que j’eus fait la preuve de ma vaillance dans les grands combats balistico-alimentaires par lesquels nous célébrions nos prouesses au niveau du dortoir des filles, lesquelles occupèrent une portion importante de ma jeunesse. Sans excepter du processus un oncle cousu d’or (d’ailleurs en papier).
— Je ne savais pas que vous aviez un oncle à héritage, George.
— Au bout des six années d’efforts intensifs que je consacrai au programme de désinflation de la pelote qu’il avait amassée, celle-ci avait, hélas, fondu comme pelletée de neige au soleil de thermidor. Il légua finalement l’argent sauvé du naufrage à un foyer pour les chats nécessiteux, en stipulant dans son testament plusieurs remarques désobligeantes à mon égard dont je me garderai de fournir le détail (mais je tiens à la disposition des incrédules, surtout si elles sont très gentilles, l’acte notarial qui me révéla cette vive parcimonie). Ah ! Combien mélancolieuse et mésestimée aura été ma vie…
— Un jour, mais dans un lointain avenir, dis-je, il faudra que vous me racontiez tout cela sans en omettre aucun détail.
— Heureusement, poursuivit George, le souvenir du temps heureux de mes universités imprègne ma dure existence d’un halo de nacre d’or. J’en retrouvai la joyeuse sensation dans toute sa force il y a quelques années, lorsque je revins sur le campus de cette bonne vieille université de Tate.
— Ils vous avaient invité à revenir les voir ? demandai-je d’une voix en laquelle le doute le disputait au scepticisme.
— Ils étaient sur le point de le faire, j’en suis sûr, répondit George, mais je les devançai en répondant à l’appel de l’un de mes plus chers camarades de fac, ce bon vieil Antiochus Schnell.
Puisque vous semblez véritablement fasciné par ce que je viens de vous confier (c’est George qui le dit), permettez-moi de vous parler du vieil Antiochus Schnell. Nous étions inséparables, alors ; il était mon fidèle Achate (je me demanderai toujours pourquoi je dilapide d’excellentes références classiques au profit douteux d’un minus habens tel que vous). Il avait effroyablement vieilli par rapport à moi, et semblait désormais assez proche de l’âge où l’on sucre les fraises par la racine, mais je me souvenais de lui au bon vieux temps où nous avalions des poissons rouges, où nous nous entassions, avec nos congénères, dans des cabines téléphoniques, et où nous arrachions, d’un preste mouvement du poignet, leurs petites culottes et, par la même occasion, des couinements de délectation aux jeunes femelles aux joues tavelées de taches de rousseur avec lesquelles nous partagions le gai savoir. En bref, nous nous abandonnâmes ensemble sans retenue aux plaisirs relevés offerts par cette institution éclairée.
Aussi, lorsque Antiochus Schnell fit appel à moi pour une affaire de la plus haute importance, accourus-je à l’instant. – Il s’agit de mon fils, George, me dit-il.
— Le jeune Artaxerxes Schnell ?
— Lui-même. Il est en seconde année à Tate, mais les choses ne se passent pas aussi bien qu’on pourrait l’espérer.
Mes yeux s’étrécirent.
— Se serait-il laissé entraîner par une faune à la nauséeuse influence ? Aurait-il contracté des dettes ? Une barmaid entre deux âges aurait-elle mis le grappin sur ce jeune daim ?
— Si seulement tu pouvais dire vrai ! La vérité passe en ignominie tout ce que tu peux imaginer. (La voix du vieil Antiochus Schnell n’était plus qu’un rauque râle à peine perceptible.) Il n’a jamais eu l’aplomb de me le dire en face, mais j’ai reçu une lettre anonyme signée d’un de ses camarades de promotion qui m’exprime, sous le sceau du secret, sa révolte et son indignation. Foin d’euphémismes, George, vieux camarade, mon pauvre fils étudie… la mathématique !
— La math…
Je ne pouvais me résoudre à articuler le terme immonde.
Le vieil Antiochus Schnell hocha la tête d’un air accablé.
— Et ce n’est pas tout : il suit aussi des cours de sciences politiques. Je veux dire qu’il y assiste vraiment ; on l’a même vu travailler.
— Enfer et damnation ! m'atterrais-je.
— Je ne peux croire cela du jeune Artaxerxes, George. Si sa mère avait vent de la chose, ce serait sa fin. C’est une femme sensible, et elle n’a pas trop de santé. Je t’en conjure, George, au nom de notre vieille amitié, va-t’en rejoindre l’alma mater, plus précisément Tate, afin de procéder à des recherches approfondies sur cette affaire, et si ce garçon s’est laissé entraîner à faire des études, ramène-le à la raison d’une façon ou d’une autre. Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour l’amour de sa mère et par pitié pour lui.
Des larmes dans les yeux, je lui étreignis la main.
— Rien de terrestre ne saurait me détourner de cette mission, dis-je. Aucune humaine considération ne pourra m’empêcher de mener à bien cette sainte tâche. J’y consacrerai la dernière goutte de mon sang si nécessaire – et à propos d’investissement, j’aurai besoin d’un petit chèque.
— Un chèque ? Mais pour quoi faire ? caqueta le vieil Antiochus Schnell, qui avait toujours démontré la vivacité de l’éclair dans l’exercice consistant à serrer les cordons de la bourse.
— Chambre d’hôtel, repas, boissons, pourboires, frais généraux, charges sociales, provisions pour inflation, le toutim et la mèche. C’est ton fils, cher vieux camarade, pas le mien.
Je finis par obtenir ce chèque et m’empressai, sitôt arrivé à Tate, d’organiser une rencontre avec le jeune Artaxerxes. C’est à peine si je pris le temps de faire un dîner substantiel, escorté d’un excellent cognac puis d’une bonne nuit de sommeil, elle-même suivie d’un petit déjeuner roboratif, avant de lui rendre visite.
J’éprouvai une sorte de choc en pénétrant dans sa carrée. Tous les murs en étaient couverts d’étagères regorgeant, non pas d’un bric-à-brac conçu pour attirer le regard ou de bouteilles emplies du jus nutritif de la treille, et pas davantage de photographies de jeunes filles séduisantes dépouillées de leurs vêtements par quelque événement inexplicable, mais bien plutôt de livres…
L’un de ces objets béait sans vergogne sur son bureau, et je crois qu’il était en train de le feuilleter avant mon arrivée, ainsi que j’en jugeai à la poussière suspecte enduisant son index droit, qu’il tenta maladroitement de dissimuler derrière son dos.
Mais c’est la vision d’Artaxerxes lui-même qui me procura le plus formidable traumatisme. Il me reconnut, évidemment, pour un vieil ami de la famille. Il y avait neuf ans que nous ne nous étions vus, mais neuf années n’avaient pas changé ma grande noblesse d’allure, non plus que la franchise et la spontanéité de mon abord. Seulement, Artaxerxes était à présent un jeune homme insignifiant de dix-neuf ans. Il devait faire à peine un mètre soixante-cinq tout mouillé avec les lunettes, qu’il avait grosses et rondes (il était myope comme un wagon de bestiaux), et donnait l’impression d’être prêt à s’écrouler.
— Combien pesez-vous ? lui demandai-je impulsivement.
— Quarante-quatre kilos, chuchota-t-il.
Je le regardai, le cœur crevé. Une demi-portion de quarante-quatre kilos ! Comment voulait-on qu’il ne soit pas en butte au mépris et à la moquerie ?
Cette détresse me frappait au meilleur coin de mon cœur d’or. Pauvre garçon ! Pauvre garçon ! Comment, avec une pareille anatomie, aurait-il pu prendre part aux activités essentielles à une éducation universitaire bien comprise : foot, drague, bagarres et beuveries ? Et lorsque ses jeunes camarades normalement constitués s’écriaient : « Nous avons cette vieille grange, nous pouvons coudre nos propres costumes, montons une comédie musicale issue de notre imagination ! », que pouvait-il faire ? Avec ses petits poumons de moineau, que pouvait-il chanter d’autre qu’un pâle soprano ?
Il ne pouvait que succomber à l’infamie, contre son gré, mais inéluctablement.
— Artaxerxes, mon garçon, lui dis-je doucement, presque tendrement, est-il exact que vous fassiez des maths et de l’économie politique ?
Il hocha la tête.
— Et de l’anthropologie, aussi.
— Est-il vrai, également, fis-je en réprimant un sursaut de dégoût, que vous assistiez aux cours ?
— Je suis désolé, monsieur, mais c’est vrai. À la fin de l’année, je devrais être reçu avec mention.
Une larme révélatrice perla toutefois au coin d’un de ses yeux, et, au plus profond de mon horreur, j’entrevoyais une lueur d’espoir dans le fait qu’il reconnaissait au moins l’insondabilité de la dépravation dans laquelle il avait sombré.
— Peut-être n’est-il pas trop tard, mon enfant, dis-je, pour vous détourner de ces viles pratiques et retourner à une vie universitaire pure et sans tache.
— Impossible, sanglota-t-il. Je suis allé trop loin. Personne ne peut plus rien pour moi.
Mais je voulais me cramponner à ce fol espoir.
— N’y a-t-il, dans toute cette université, aucune femme qui pourrait vous prendre en main ? L’amour d’une douce créature a assurément opéré des miracles autrefois, et pourrait encore en faire. Ses yeux s’allumèrent. J’avais indubitablement effleuré la corde sensible.
— Philomel Kribb, hoqueta-t-il. Elle est le soleil, la lune et les étoiles qui brillent au firmament de mon cœur.
— Ah ! fis-je, ayant détecté l’émotion dissimulée derrière cette phraséologie contrôlée. Et… le sait-elle ?
— Comment pourrais-je le lui dire ? Elle m’écraserait aussitôt sous le poids de son mépris.
— Ne pourriez-vous renoncer aux… mathématiques pour conjurer ce mépris ?
Il se prit la tête à deux mains.
— Je suis faible… si faible…
Je le quittai, bien résolu à débusquer immédiatement ladite Philomel Kribb.
Ce fut l’affaire d’un moment. Je déterminai rapidement qu’elle préparait un diplôme de cheerleader[7], avec une U.V. de danse moderne. J’arrivai au beau milieu d’une répétition.
J’attendis patiemment la fin des manifestations tumultueuses et gesticulatoires pour me faire indiquer Philomel. C’était une blonde de taille moyenne, rayonnante de santé et luisante de transpiration, qui me parut l’une des plus ravissantes créatures dont le Bon Dieu ait jamais saupoudré notre globe. Quoique profondément enfouie sous une épaisse couche de perversion estudiantine, la vague notion des intérêts fondamentaux du Jeune Mâle Américain perdurait indéniablement au plus secret de l’âme d’Artaxerxes.
Après avoir émergé de sa douche et passé une robe de collégienne, succincte et myriachrome, elle vint à ma rencontre, fraîche et radieuse comme un champ de rosée.
— Le jeune Artaxerxes, dis-je, entrant aussitôt dans le vif du sujet, vous considère comme l’illumination astronomique de son existence.
J’eus l’impression de voir passer une douce lueur dans ses yeux, où des escadres de cœurs auraient évolué à leur aise.
— Pauvre Artaxerxes. Il a tellement besoin d’aide. – Il saurait quoi faire de celle d’une douce créature, soulignai-je.
— Je sais, dit-elle. Oh, je ne suis pas pire qu’une autre.
— Du moins est-ce ce que je me suis laissé dire. (Sur quoi elle rosit joliment.) C’est Nerf-de-Bœuf Costigan qui ne cesse d’importuner Artaxerxes. Il l’humilie publiquement, le bouscule sans arrêt, flanque ses stupides bouquins par terre, tout cela sous les rires cruels de la multitude assemblée. Vous savez comment ça se passe dans les turbulences de l’air printanier en effervescence.
— Ah oui ! fis-je avec sentiment, car les jours heureux et les nombreuses – oh, si nombreuses – fois où j’avais tenu les vestons des combattants m’étaient venus à la souvenance. Les grandes joutes de printemps !
— J’ai longtemps espéré qu’Artaxerxes ferait front à Nerf-de-Bœuf, d’une façon ou d’une autre, reprit Philomel avec un profond soupir. Le concours d’un tabouret aurait été précieux, évidemment, si l’on songe que Nerf-de-Bœuf ne mesure pas moins d’un mètre quatre-vingt-dix-huit, mais Artaxerxes ne veut rien entendre, allez savoir pourquoi. C’est toutes ces études… (Elle réprima, un frisson.) Ça lui a débilité la fibre morale.
— Incontestablement. Mais si vous l’aidiez à sortir de cette ornière…
— Oh, monsieur, au fond de lui-même, c’est un gentil jeune homme prévenant, attentionné, et tout et tout, et je l’aiderais volontiers si je le pouvais, mais le matériel génétique de mon organisme, qui prime tout, m’attire irrésistiblement vers Nerf-de-Bœuf. Nerf-de-Bœuf est beau, grand, fort et dominateur, autant de qualités qui ne peuvent que trouver tout naturellement le chemin de mon cœur de cheerleader.
— Et si Artaxerxes humiliait Nerf-de-Bœuf ?
— Une cheerleader, dit-elle en bombant fièrement le torse, faisant étalage d’amortisseurs particulièrement confortables, doit suivre son cœur, qui déserterait inévitablement l’humilié pour s’attacher au triomphateur.
Des mots simples, tout droit issus, je le savais, de l’âme pure d’une honnête fille.
Mon plan était tout tracé. Artaxerxes n’avait qu’à ignorer le déficit négligeable constitué par quelque trente centimètres et cinquante kilos de bidoche, et trainer ce Nerf-de-Bœuf Costigan dans la boue ; Philomel serait sienne, alors, et elle ferait de lui un vrai mâle digne de ce nom, qui organiserait harmonieusement son existence future dans la voie prospère de l’asséchage de boîtes de bière agrémentant si naturellement le spectacle d’innombrables matchs de football télévisés.
C’était le prototype même du cas à soumettre à Azazel.
Je ne sais pas si je vous ai déjà parlé d’Azazel. C’est un petit être de deux centimètres de haut issu d’un autre temps et d’un autre univers, que je puis appeler à la rescousse grâce à des incantations et des paroles cabalistiques dont je suis seul à détenir le secret.
Azazel est doté de pouvoirs bien supérieurs aux nôtres, mais, en dehors de cela, il est dépourvu au dernier degré des plus élémentaires vertus sociales. C’est une créature superlativement égoïste, qui fait toujours passer ces petits intérêts particuliers avant mes exigences capitales.
Il apparut cette fois dans un état loquoïdal : il était allongé sur le côté, ses minuscules yeux fermés, et le petit fouet mou qui lui sert de queue décrivait de molles et langoureuses ondulations.
— Ô, Puissant entre les Puissants, dis-je, car il insiste pour que je m’adresse à lui ainsi.
Il ouvrit les yeux et émit instantanément des sifflements perçants à la limite de l’audition. Très désagréable.
— Ashtaroth ? Ma très précieuse, mon exclusive chérie, ma déjà tant aimée ! clama-t-il. Où est Ashtaroth, qui à l’instant même se trouvait dans mes bras ?
C’est alors qu’il prit conscience de ma présence.
— Damned ! dit-il entre ses dents serrées. Ça ne pouvait être que toi, évidemment ! Tu te rends compte que tu m’as appelé à l’instant précis ou Ashtaroth… Mais ce n’est ni l’heure ni l’endroit.
— Ni l’intérêt que ça présente, dis-je. Enfin, tu peux toujours te dire qu’après m’avoir un peu aidé, tu pourras réintégrer ton continuum une demi-minute après ton départ. Ashtaroth aura tout juste eu le temps de s’inquiéter de ta disparition subite, mais pas celui de s’énerver. Ta réapparition l’emplira de joie, et, quoi que vous fassiez, cela pourra être refait une seconde fois.
Azazel médita la question un instant puis répondit sur ce qui pouvait passer chez lui pour un ton amène :
— Tu disposes, misérable vermisseau, d’un esprit chétif mais particulièrement tordu, ce qui pourrait nous être utile, à nous dont la conscience est gigantesque mais qui sommes handicapés par la candeur de notre nature et une rectitude étincelante. Et de quel genre d’aide as-tu besoin, cette fois ?
J’exposai le pitoyable cas d’Artaxerxes à Azazel qui, après un bref silence assez analogue au recul de l’acrobate pour mieux sauter, dit :
— Je pourrais améliorer le rendement de ses muscles. Je secouai la tête.
— Ce n’est pas seulement une question de muscles. Il y a aussi l’adresse et le courage, dont il a le plus cruel besoin.
— Tu voudrais tout de même pas que je me crève le melon à tenter d’accroître les performances spirituelles de cet individu, non ? se piqua Azazel.
— Tu as mieux à proposer ?
— Évidemment ! Je te suis infiniment supérieur, ne l’oublie pas, et ce n’est pas pour rien. Si ton avorton d’ami ne peut pas affronter directement son ennemi, ne serait-il pas plus efficace de le lui faire éviter ?
— Tu veux dire, en fuyant à toute vitesse ? (Je secouai la tête.) Je redoute un peu le manque de panache d’une telle conduite.
— Je ne parlais pas de lui faire prendre la fuite ; je faisais allusion à une éviction active. Je n’aurais qu’à abréger considérablement son temps de réponse, ce à quoi je parviendrais aisément grâce à de minuscules bribes de mon savoir infini et protéiforme. Afin de lui éviter de devoir faire inutilement usage de sa force, je pourrais faire en sorte que cette diminution soit déclenchée par des décharges d’adrénaline. Cela n’agira, en d’autres termes, que lorsqu’il sera en proie à la colère, la fureur, la peur ou toute autre émotion forte. Débrouille-toi simplement pour me ménager une brève entrevue avec l’impétrant et je m’occuperai du reste.
— Mais comment donc, répondis-je.
Un quart d’heure n’avait pas passé que je rendais visite à Artaxerxes dans son dortoir, de façon à permettre à Azazel de jeter un coup d’œil sur lui depuis la poche de ma chemise, puis d’intervenir dans les meilleures conditions possibles sur le système nerveux autonome du jeune homme. (Après quoi il retourna auprès de son Ashtaroth, et aux sordides pratiques, quelles qu’elles fussent, auxquelles il comptait sans nul doute s’adonner avec elle.)
La manœuvre suivante consistait à écrire une lettre en imitant habilement l’écriture d’un étudiant – des caractères bâton gauchement tracés au crayon – et à la glisser sous la porte de Nerf-de-Bœuf. Le résultat ne se fit pas attendre. Nerf-de-Bœuf placarda sur le panneau d’affichage des étudiants un poulet intimant à Artaxerxes de le rencontrer au Régal des Soiffards – un bouge, on l’aura compris. Artaxerxes ne pouvait décliner l’invite.
Nous vînmes également, Philomel et moi, mais nous nous cantonnâmes à la périphérie d’une meute de collégiens particulièrement réjouis par la notion du beau spectacle de bientôt. Artaxerxes arriva en claquant des dents, dans les bras un volume impressionnant intitulé Manuel de physique et chimie. Même en cette crise extrême, il ne pouvait se passer de sa drogue.
Nerf-de-Bœuf le dominait de toute sa taille. Sous son tee-shirt artistement troué, ses muscles faisaient des bosses effroyables à contempler, et il avait quelque chose de très fourbe dans le regard.
— Schnell, tonna-t-il, il m’est apparu que tu racontais des histoires à mon sujet. L’universitaire distingué que je suis va te donner la possibilité de retirer intégralement tout ça avant de te piétiner minutieusement. As-tu dit à quelqu’un que tu m’avais vu un livre à la main, une fois ?
— Je t’ai vu une fois, répondit Artaxerxes, une bande dessinée à la main, mais tu la tenais à l’envers, de sorte que je ne pense pas que tu la lisais. Et je ne l’ai jamais dit à personne.
— N’as-tu jamais dit que j’avais peur des filles et que je parlais beaucoup de ce que je ne pouvais pas beaucoup faire ?
— C’est ce que j’ai entendu dire une fois, Nerf-de-Bœuf, par quelques filles, mais je ne l’ai jamais répété.
Artaxerxes était un peu pâle, mais il tenait le coup. Nerf-de-Bœuf marqua un temps. Le pire restait à venir.
— Parfait. Schnell, n’as-tu jamais dit que j’avais du jus de navet dans les veines ?
— Non, monsieur, fit Artaxerxes. Ce que j’ai dit, c’est que tu étais positivement stupide.
— Tu retires donc tout ?
— Avec emphase.
— Et tu admets que tout était faux ?
— Vociféremment.
— Et que tu es un sale reptile puant de menteur ?
— Abjectement.
— Dans ce cas, fit Nerf-de-Bœuf en contractant les maxillaires, je ne te tuerai pas. Je me contenterai de te pulvériser un ou deux os pour ainsi dire inutiles.
— Les grandes joutes de printemps ! beuglèrent les étudiants en formant, avec de grands rires, un cercle autour des adversaires.
— Ce sera un combat à la loyale, annonça Nerf-de-Bœuf (qui, pour être une potée de brutes sanguinaires à lui tout seul, ne s’en conformait pas moins au code d’honneur en vigueur à la fac). Personne ne doit m’aider et personne ne doit l’aider. Ce sera un combat strictement singulier.
— Quoi de plus régulier ? fit, en chœur, un public avide de sang.
— Enlève tes lunettes, Schnell, fit Nerf-de-Bœuf.
— Non, répondit fermement Artaxerxes pendant qu’un des membres de l’assistance les lui retirait. Hé, là, vous aidez Nerf-de-Bœuf.
— Oh non, fit celui qui tenait maintenant les lunettes. C’est toi que j’aide.
— Mais maintenant je ne vois plus Nerf-de-Bœuf, reprit Artaxerxes.
— Ne t’en fais pas, fit Nerf-de-Bœuf. Tu vas bientôt me sentir.
Sans un mot de plus, il balança un poing gros comme un paquebot en direction du menton d’Artaxerxes.
La chose siffla dans l’air et Nerf-de-Bœuf fit un demi-tour sur place, car Artaxerxes s’était évanoui dans l’atmosphère à l’approche du coup, qui le manqua d’un bon quart de pouce, à la grande surprise de Nerf-de-Bœuf. Artaxerxes, quant à lui, était médusé.
— Ça commence à bien faire, mugit Nerf-de-Bœuf. Cette fois, c’est la bonne.
Et il avança en pompant l’air des deux bras.
Artaxerxes décrivait des entrechats de droite et de gauche, et sa physionomie arborait une expression d’extrême anxiété. J’eus très peur qu’il n’attrape froid à cause des courants d’air provoqués par les moulinets que Nerf-de-Bœuf décrivait avec ses bras puissants.
Celui-ci commençait à donner des signes de fatigue. Sa poitrine aux dimensions d’une centrale thermique se soulevait spasmodiquement et la fumée lui sortait des naseaux.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda-t-il bientôt d’un ton hargneux.
Mais entre-temps, Artaxerxes avait compris qu’il était, pour une raison inconnue, invulnérable. C’est dans cet état d’esprit qu’il avança sur son adversaire et, levant la main qui ne tenait pas le livre, flanqua une claque sonore sur la joue de Nerf-de-Bœuf en disant :
— Prends ça, espèce de chaînon manquant !
Le public émit un seul hoquet parfaitement synchronisé, et Nerf-de-Bœuf entra en convulsions. Tout ce que l’on pouvait voir désormais était une formidable mécanique en marche, qui flanquait des coups de poing et se démenait et tourbillonnait tel un cyclone autour d’une cible mouvante qui se dandinait sur place.
Après plusieurs minutes qui nous parurent un siècle ou deux, Nerf-de-Bœuf se retrouva à bout de souffle, le visage ruisselant de sueur, bref complètement vidé, devant un Artaxerxes frais comme une rose, et particulièrement intact. Il n’avait même pas lâché son fichu bouquin.
Il en fit d’ailleurs le meilleur usage en l’enfonçant impitoyablement dans le plexus solaire de Nerf-de-Bœuf (qui adopta instantanément la moue déconcertée de l’homme de Néanderthal feuilletant un bouquin de James Joyce), puis, lorsque celui-ci fut plié en deux, en le lui assenant encore plus cruellement sur le crâne, avec pour résultat pratique que le livre se trouva gravement endommagé, tandis que Nerf-de-Bœuf sombrait dans une miséricordieuse inconscience.
Artaxerxes jeta autour de lui un regard de myope en perdition et articula :
— La canaille qui m’a fauché mes lunettes est priée de me les restituer, maintenant !
— Oui, monsieur, sire, euh… fit le coupable, avec un rictus spasmodique qui aurait voulu passer pour un sourire propitiatoire. Les voilà, et puis je les ai astiquées, aussi, cher seigneur.
— Parfait. Maintenant, fichez-moi le camp d’ici. Ça vaut pour vous tous, bande de minables. FOUTEZ LE CAMP.
Ils ne se le firent pas dire une troisième fois, se piétinant les uns les autres dans leur empressement à établir la plus grande distance possible entre Artaxerxes et eux-mêmes.
Nous restâmes seuls sur le théâtre des opérations, Philomel et moi.
Les yeux d’Artaxerxes tombèrent sur la jeune créature pantelante. Il haussa un sourcil, courba le petit doigt. Elle approcha de lui avec humilité, puis, comme il tournait les talons, le suivit humblement, en marchant dans son ombre.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sûr de lui désormais, et comprenant qu’il n’avait plus besoin de se reposer sur ses béquilles livresques, dont il ne retirait qu’une illusion de valeur personnelle, Artaxerxes passa tout son temps dans les rings et devint champion universitaire de boxe. Il était l’idole de toutes les étudiantes, mais il finit pas épouser Philomel.
Ses prouesses pugilistiques lui avaient valu une telle cote sur le plan universitaire qu’il eut l’embarras du choix lorsqu’il s’agit de sélectionner un poste de jeune cadre dynamique et plein d’avenir. Son cerveau acéré devait lui permettre de discerner instantanément l’argent là où il se trouvait, grâce à quoi il obtint notamment l’exclusivité du marché des sièges de toilettes du Pentagone, à quoi il adjoignit des articles divers et variés qu’il se donnait tout de même la peine d’acheter chez le quincaillier du coin avant de les revendre aux centrales d’achat gouvernementales.
Eh bien, il semblerait en fin de compte que les études qu’il a faites alors qu’il se conduisait comme un simple veau lui seraient malgré tout d’une certaine utilité. Il n’hésite pas à déclarer qu’il a parfois recours à la chose mathématique pour évaluer ses bénéfices, où à ses notions d’économie politique afin d’améliorer ses performances dans le domaine de l’évasion fiscale, voire à ses rudiments d’anthropologie dans ses relations avec les édilités et autres interlocuteurs gouvernementaux.
Je regardai George avec incrédulité.
— Vous voulez dire que, pour une fois, vous êtes intervenus, Azazel et vous, dans la destinée d’un pauvre innocent… pour le meilleur et non pour le pire ?
— Absolument, répondit George.
— Cela voudrait donc dire, en gros, que vous êtes maintenant loti d’un ami qui a édifié une fortune princière grâce à vous, non ?
— Vous exprimez la chose avec une précision effarante, mon pauvre vieux.
— Mais alors, vous devriez pouvoir mettre le grappin dessus, non ?
À ces mots, George fronça un austère sourcil.
— C’est ce que vous auriez cru, vous aussi, n’est-ce pas ? On pourrait espérer un minimum de gratitude en ce bas monde, vous ne pensez pas ? On serait en droit d’escompter de certains individus qu’après leur avoir minutieusement expliqué que leur prodigieuse faculté d’évasion résulte de l’intervention d’un ami, ils eussent à cœur de déverser leurs bienfaits sur ledit ami, il me semble. Pas vous ?
— Vous voulez dire qu’Artaxerxes n’en a rien fait ?
— Exactement. Lorsque je l’ai approché une fois avec une demande selon les termes de laquelle il me permettait de disposer de dix mille dollars à investir dans un dispositif que j’avais personnellement mis au point et qui en aurait certainement rapporté cent fois plus – dix mille malheureux dollars qu’il se fait toutes les fois qu’il vend une douzaine de ses minables vis aux forces armées –, il m’a fait jeter dehors par un larbin.
— Mais pourquoi George ? Avez-vous eu le fin mot de cette histoire ?
Oui, j’ai fini par comprendre. Eh bien, mon vieux, grosso modo, c’est ceci : chaque fois qu’il a une décharge d’adrénaline, il esquive. Il prend la fuite. Chaque fois qu’il est en proie à une passion violente, comme la colère ou la rage. C’est ce qu’Azazel m’avait expliqué.
— Oui… et alors ?
— Et alors, chaque fois que Philomel tente la moindre allusion aux finances familiales, ou lorsqu’elle est en proie à une certaine ardeur libidineuse, Artaxerxes détecte ses intentions, réagit à son tour par une décharge d’adrénaline. Et, lorsqu’elle s’abandonne à lui dans son enthousiasme et sa spontanéité de petite fille…
— Eh bien ?
— Il esquive.
— Ah !
— Ce qui fait qu’elle n’a jamais réussi à mettre la main sur lui plus longtemps que Nerf-de-Bœuf. Et plus ça va, plus il en éprouve de frustration, et plus il décharge d’adrénaline rien qu’en l’apercevant, et plus il l’évite, efficacement et inéluctablement. Évidemment, du fond de son désespoir fortement lacrymal, elle est bien obligée de chercher la consolation ailleurs, mais ne peut même pas espérer avoir une aventure occasionnelle en dehors des stricts liens du mariage : ça lui est rigoureusement impossible. Il échappe à toutes les jeunes femmes qui l’approchent, même dans les plus strictes relations de travail. Artaxerxes se retrouve dans la même situation que Tantale : la marchandise est là, toujours disponible, à la vue de tous, et pour toujours hors de sa portée. Et pour ce petit inconvénient de rien du tout, il m’a fait jeter hors de chez lui.
La voix de George se chargea d’indignation à cette évocation.
— Vous pourriez, dis-je, demander à Azazel de retirer la malédiction – je veux dire le don – dont vous l’avez gratifié.
— Azazel refuse obstinément d’opérer deux fois de suite sur le même individu ; je ne sais pas pourquoi. Mais de toute façon, quelle raison aurais-je de faire encore du bien à quelqu’un d’aussi ingrat ? Par contraste, regardez-vous : à l’occasion, et bien que tout le monde sache qu’il n’y a pas plus radin que vous, il vous arrive de me prêter un billet de cinq dollars – je vous assure que je garde trace de toutes ces transactions sur des petits bouts de papier que je garde un peu partout, quelque part chez moi et pourtant, je ne vous ai jamais rendu le moindre service, n’est-ce pas ? Si vous, vous arrivez à rendre des services sans rien attendre en échange, pourquoi n’en ferait-il pas autant ?
Je méditai la question avant de dire :
— Écoutez, George. Je vais vous demander une chose : ne faites rien pour moi. Tout va bien, en ce qui me concerne. En fait, juste pour vous prouver que je ne veux rien en échange, que diriez-vous d’un petit billet de dix dollars ?
— Oh, bon, fit George, si vous insistez…